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Chanteuses, trompettistes, pianistes... A l'appel de Lydia Jardon, AR RE-SE ("celles-là" en breton) sont à Ouessant, l'île du bout du monde, en quête de tempêtes et d'absolu. Le Télégramme logo

Hebdomadaire,
juin 2002

La première fois que Lydia Jardon a approché les rivages déchiquetés de l'île d'Ouessant, elle avait 18 ans et il faisait tempête. Sur le pont du bateau qui tanguait, les cheveux emmêlés par le vent, elle murmurait en sourdine le 3e Concerto de Rachmaninov, monologue déchaîné en forme d'avis de gros grain. Sans savoir encore qu'elle jouerait quelques années plus tard cette oeuvre qui lui "ressemble tellement : emportée, forte, passionnelle". Un répertoire a priori masculin, disaient les critiques, dans lequel la soliste s'est engouffrée comme la mer dans les failles rocailleuses des abords de l'île. "Pour jouer le concerto, il faut une main de mec, une main énorme", dit-elle en posant contre votre paume sa paluche d'une envergure démesurée. "Et puis il faut aussi arriver vivant au bout de ces phrases dantesques, surdimensionnées", dit-elle en éclatant d'un rire de baryton.

Après avoir défié les hommes sur leur partition, Lydia Jardon a créé l'année dernière un festival de musiciennes sur Ouessant, l'île aux femmes. L’île des femmes qui restaient quand les hommes prenaient la mer pendant des mois, l'île des femmes qui ont pointé les canons sur les Anglais pendant que leurs hommes jetaient les filets au large.

Mais Lydia Jardon refuse énergiquement l'étiquette de "féministe" et même si le label qu'elle vient de monter à 36 ans, "AR RE-SE" ("Celles-là" en breton), est également réservé aux, femmes, elle préfère en rire qu'en militer.

"Je ne suis pas du tout dans une démarche égalitaire... puisque je pense qu’il faut faire mieux que les hommes !" De ses propres mots, elle est une "célibattante" trimballant partout un matou du nom de Pelléas et se reconnaissant dans ce chœur de femmes dont elle s'entoure.

"Elles ne confondent pas ardeur avec violence, puissance avec dureté. Elles agressent beaucoup moins le clavier que les hommes."
Un rêve de soliste solitaire
"mais pas esseulée", cette communauté de pianistes, de trompettistes, de chanteuses encerclées par l'eau, ses flux et ses reflux, sa mélodie originelle que Lydia Jardon vient d'enregistrer sur un disque, La Mer.

"Peut-être l'élément le plus énergétique qui soit", constate la pianiste en quête de "communion" avec le public, aussi explosive qu’ascète -- "je suis entrée en musique comme on entre en religion" --, et qui a choisi en guise d'absolu une île recluse, une île du bout du monde, mystique, sur laquelle vient se poser, une fois par an, après avoir traversé les flots, une colonie de pianos à queue. Comme dans un tableau de Dalí, les pianos volent dans les airs, hélitreuillés du bateau jusque sur le quai, en attendant d'être touchés par la grâce.

MJ

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