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Dans le cours de l’histoire de la musique anglaise, Frank Bridge (1879-1941) s’impose comme un créateur aussi discret que passionnant dont il faut savoir “apprivoiser” les ouvrages pour en goûter toutes les beautés. Originaire de Brighton, Bridge est initié à la musique par son père violoniste. En toute logique c’est autour du violon que s’organise l’éducation musicale d’un enfant qui, le fait mérite d’être souligné, aura très tôt l’occasion de se confronter aux exigences de la pratique collective en participant à des formations de musique légère que son père dirige régulièrement.

Voie traditionnelle pour un jeune musicien anglais talentueux, Bridge étudie au Royal College of Music entre 1896 et 1903. Entre violon et alto, il manifeste une nette préférence pour le second – et devient un exécutant de premier ordre ! –, mais travaille également le piano. Sa vocation de compositeur s’affirme par ailleurs et il acquiert un solide métier auprès de Sir Charles Villiers Stanford.

Le cursus au Royal College achevé, l’existence de l’artiste va se partager entre la création et la pratique musicale. La nécessité pour le jeune musicien de subvenir à ses besoins explique certes en partie que Bridge exploite ses talents d’instrumentiste. Il ne fait pour autant pas de doute qu’il tire une grande satisfaction de sa participation à divers orchestres londoniens et, plus encore, de la fréquentation assidue de la musique de chambre. Passionné de quatuor à cordes, Bridge collabore avec trois formations dès 1903, en particulier l’English String Quartet dont il sera l’altiste jusqu’au début des années 1920.

La curiosité du musicien l’amène aussi à la direction d’orchestre. Chef assistant du jeune New Symphony Orchestra et de l’Orchestre du London’s Savoy Theatre, Bridge apprend beaucoup là encore. Sa baguette se taille une belle réputation qui lui vaudra de remplacer à l’occasion un Beecham à Covent Garden ou un Henry Wood pendant les Prom’s et permettra au compositeur de faire entendre ses oeuvres, en Angleterre ou aux Etats-Unis (où il effectue une grande tournée en 1923).

La musique symphonique occupe une place non négligeable dans la production de Bridge et des réalisations telles que la suite The Sea (1911) ont reçu un très bel accueil. Il n’empêche que c’est en musique de chambre que l’auteur trouve son terrain d’expression le plus naturel, le plus apte à satisfaire une nature secrète et exigeante, ô combien… – Britten en a été le témoin !

Dans ce domaine, Bridge livre ses premières réalisations marquantes à partir du milieu des années 1900 et nous permet de suivre de près l’évolution de son langage jusqu’en 1938.

Avec le premier conflit mondial un véritable tournant intervient dans le cheminement d’un être profondément affecté par le spectacle d’une boucherie humaine qui conforte ses convictions pacifistes. Ce traumatisme, ajouté au regret de ne n’avoir pu goûter aux joies de la paternité (1), contribue au passage du style lyrique et immédiatement accessible – un peu fauréen a-t-on pu dire – de ses débuts à un langage complexe et teinté d’amertume. Sous l’influence de Scriabine et des Viennois, Bridge s’autorise de plus en plus de libertés envers le système tonal : atonalité, polytonalité, bitonalité sont des termes récurrents lorsqu’on se penche sur son œuvre à partir du début des années 1920. “Mais, remarque pertinemment Harry Halbreich à ce sujet, l’effet sur l’auditeur est plutôt celui d’une réfraction prismatique de l’harmonie, donnant naissance à des agrégats très complexes.” Dédiée à la mémoire d’un ami tombé au front, Ernest Bristow Farrar, la vaste Sonate pour piano (1921-1924), fournit la première illustration de ce radical changement d’orientation. Achevée au prix d’un long et absorbant travail, cette partition est suivie d’un retour rapide à la musique de chambre avec le 3e Quatuor à cordes (1925-1927). Ce dernier ouvre une fertile période qui, en passant par le Rhapsody Trio (1928) et le superbe 2e Trio avec piano (1929), débouche en 1932 sur la Sonate pour violon et piano H. 183.

La dédicace de l’ouvrage à Mrs Elisabeth Sprague Coolige dit la reconnaissance du compositeur envers une riche mécène américaine (2) rencontrée en 1922 car il lui fait présent d’une de ses plus hautes réalisations. Témoin de la grande maturité du maître la Sonate H. 183 se singularise par son caractère monolithique et enchaîne quatre épisodes. Une introduction Allegro energico conduit avec élan et expression à l’Allegro molto moderato dont la complexité de sentiment s’impose d’emblée. Qu’il s’agisse de la dynamique ou du tempo, le goût de la nuance caractérise en premier lieu le mystérieux et charnel dialogue des deux instruments dans un développement d’une rare noblesse. Une mesure de silence, et le piano amorce le second mouvement Andante molto moderato, bientôt rejoint par un violon interrogateur. Que ce soit dans des section extrêmes, pétries d’une inquiète douleur, ou une partie médiane emplie d’une fièvre contenue on ne peut qu’être frappé par un sens de l’équilibre qui allie continûment lyrisme et transparence. Une longue tenue du violon et le Scherzo vivo e capriccioso surgit ! Mobilité du discours, virtuosité sont certes de mise dans ce mouvement mais c’est pourtant avec un sentiment d’amertume, de joie impossible qu’on le quitte tandis qu’une brève transition lento mène au finale Allegro molto moderato. Un tempo identique à ce lui du premier mouvement ? Bridge réutilise en effet ici des éléments déjà exploités en début d’ouvrage. Ils gagnent simplement en intensité dramatique et la réussite de ce mouvement-réminiscence contribue pour beaucoup à la cohérence générale de la sonate.

Frank Frank Bridge et Benjamin Britten (1913-1976) réunis dans un programme ? Quoi de plus naturel quand l’on se souvient de l’influence déterminante que le premier a exercé sur le futur auteur de Peter Grimes tant du point de vue musical qu’humain ! N’eût-il été chef d’orchestre, Bridge ne serait peut-être jamais devenu le professeur de Britten… En 1924, ce dernier a effet l’occasion d’entendre Bridge diriger sa suite symphonique The Sea au Festival de Norwich. L’expérience s’avère décisive pour un gamin dont l’envie de se dédier à la composition va désormais croître jour après jour ! Par l’intermédiaire de l’altiste Audrey Alston, Britten entre en relation avec Bridge, mais un laps de temps s’écoule avant que le leçons ne débutent puisque c’est seulement en 1928 que s’ouvre une période essentielle dans le développement du jeune artiste. Bridge a déjà enseigné le violon et l’alto, mais jamais encore la composition : son choix s’avère pour le moins judicieux !

La Mer

Autodidacte, Britten a déjà à son actif quelques essais de composition mais à la vérité il lui reste encore tout à apprendre lorsque débute le travail auprès de Bridge. A quelle exigence se trouve-t-il soudain soumis ! Cette pédagogie fait figure de véritable mise à l’épreuve pour un compositeur en herbe, mais il se forge là d’irremplaçables outils !

Parvenir "à une conformité absolument limpide entre ce que j’avais dans l’esprit et ce qui était sur le papier " : Britten a résumé l’essence d’une pédagogie rigoureuse dont les effets positifs ne tardent pas à se manifester puisque dès l’été 1928 les Quatre Chansons françaises voient le jour. 1930 marque l’achèvement des leçons avec Bridge et l’entrée de Britten au Royal College of Music dont l’atmosphère académique n’est pas pour séduire le jeune homme. Les merveilleuses relations avec son premier professeur ne sont plus qu’un souvenir et il ne prise guère l’enseignement de John Ireland… Britten continue toutefois d’approfondir son art : des réussites telles que la Sinfonietta op. 1, le Phantasy Quartet op. 2 ou la Simple Symphony op. 4 en témoignent – cette dernière, datée de 1934, correspondant à la fin des études au Royal College. Rapidement, le nom du compositeur va circuler sur le continent. En mars 1934, Britten fait ainsi exécuter son Opus 2 à Florence et, en avril 1936, on le retrouve au clavier à Barcelone en compagnie du violoniste Antonio Brosa pour la création de la Suite pour violon et piano op. 6.

On ne saurait résister à cette composition de jeunesse synonyme de brio, d’esprit, d’humour et parsemée de savoureuses ambiguïtés harmoniques ! Une courte introduction Andante maestoso précède le premier épisode March (Allegro maestoso) au discours sautillant et d’une fraîcheur un brin moqueuse. Le Moto perpetuo (Allegro molto e con fuoco) emporte l’auditeur dans un souffle virtuose, toujours ponctué d’une note de surprise. Avec un violon con sordina, le troisième morceau Lullaby (Lento tranquillo) déploie une berceuse aux teintes lunaires, irrésistible de tendresse et de lyrisme, avant que le volet conclusif Waltz (Vivace e rubato) ne multiplie les clins d’œil à la danse à trois temps, sur un mode élégamment parodique.

Après l’ouvrage d’un musicien de vingt-deux ans, la Sonate pour violon et piano d’Alan Rawsthorne (1905-1971) – à l’instar de celle de Bridge – nous met en présence d’une réalisation de la grande maturité de son auteur. Celui-ci fait partie des figures les plus méconnues de la musique anglaise de ce côté-ci de la Manche et présente un parcours pour le moins atypique. Après avoir longtemps cherché sa voie – et même envisagé de devenir dentiste ou architecte ! – Rawsthorne ne se met à l’étude sérieuse de la musique qu’à l’âge de dix-neuf ans. Mais avec quelle ardeur ! 1925 marque ainsi son entrée au Royal College of Music, où il travaille avec le pianiste Franck Merrick et le violoncelliste Carl Fuchs. Très attiré par le piano, il se rendra sur le continent pour étudier aussi avec un disciple de Ferruccio Busoni : Egon Petri. Parallèlement à une activité de pédagogue, Rawsthorne se fait remarquer en tant que compositeur au cours des années 1930. En 1938, son Thème et variations pour deux violons lui vaut un beau succès, amplifié l’année suivante par la création des Etudes Symphoniques pour orchestre et du Concerto pour piano n° 1. D’une manière générale, le domaine concertant réussit au musicien, comme l’attestent par ailleurs les Concertos pour violon n° 1 (1948) et n° 2 (1956) ou le Concerto pour piano n° 2 – dont Clifford Curzon assure la création en 1951, peu avant d’en réaliser un enregistrement avec le London Symphony Orchestra dirigé par Sir Malcolm Sargent.

L’intérêt que de grands interprètes portent à la production de Rawsthorne a valeur d’éloge. Outre Curzon, John Ogdon suscitera la composition de la vaste Ballade pour piano et orchestre (1967) et en assurera la première audition. Gérard Gefen (3) a bien résumé la situation de Rawsthorne en remarquant que "si les compositeurs de l’avant-garde britannique ne parviennent pas toujours à dissimuler leurs attaches avec la tradition, le cas d’Alan Rawsthorne est exactement inverse. Par les genres dans lesquels il choisit de composer et les principes généraux de son écriture, il appartient à la tradition classique." En matière harmonique, le compositeur est plus enclin à l’ambiguïté qu’à la rupture et il se dégage de sa musique une couleur particulière. Ajoutée à ce que les attaches avec le passé ont pu lui conférer d’ "inactuel " en plein XXe siècle, celle-ci contribue au caractère très attachant d’une production où il reste beaucoup à découvrir. L’attirance de Rawsthorne pour l’univers orchestral ne l’a pas pour autant conduit à négliger la musique de chambre. Outre trois quatuors à cordes (1940, 1954 et 1965), on lui doit aussi un Quatuor avec clarinette (1948), un Quintette pour piano et vents (1963), une Sonate pour violoncelle et piano (1949) et plusieurs réalisations pour violon et piano. Parmi ces dernières la Sonate, composée en 1959 et dédiée à Joseph Szigeti, domine incontestablement. En quatre volets, elle débute par un Allegro non troppo remarquable de pureté et de pudeur qui présente l’originalité d’être encadré par une courte section Adagio de caractère ouvertement dramatique. Le second mouvement Allegretto, avec le violon con sordina, se développe dans un climat d’interrogative tendresse et se referme pp morendo. En contraste total avec ce qui précède, la Toccata (Allegro di bravura) engage un discours virtuose et haletant, mais sait aussi s’autoriser des instants de lyrisme et d’étonnement avant que l’Epilogue (Adagio rapsodico) ne referme l’ouvrage avec liberté, poésie et onirisme.

Alain Cochard

(1) Ether, son épouse depuis 1908, n’a en effet pu lui donner d’enfant.
(2) Bridge lui était entre autres largement redevable pour la tournée effectuée aux Etats-Unis en 1923.
(3)
Histoire de la Musique anglaise (Ed. Fayard).

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